Voyager, c’est être infidèle. Soyez-le sans remords ; oubliez vos amis avec des inconnus ; trompez vos maîtresses avec des monuments ; à vos parents, préférez ce placeur de films avec lequel vous faites un poker de douze jours à travers le Pacifique. N’écrivez pas ; dites-vous que votre livre d’adresses est un cimetière ; mettez-vous en friche ; assolez votre esprit, faisant alterner les cultures de solitude, de silence avec les récoltes de travail, de chagrins ou de succès.
Paul Morand (Le Voyage, p.37, Librairie Hachette, coll. Notes et maximes, 1927)
Mais qui dit chasteté, dit passion ; qui dit chasteté, dit neurasthénie. Et la passion et la neurasthénie, c’est l’instabilité. Et l’instabilité, c’est la fin de la civilisation. On ne peut avoir une civilisation durable sans une bonne quantité de vices aimables.
Aldous Huxley (Le meilleur des mondes, trad. Jules Castier
, p.397, Livre de poche, n°346|347)
La plus courte folie est toujours la meilleure.
Pierre-René Le Monnier (Les Chèvres, p. 83 in Fables, contes et épîtres, Paris, 1773)
Un homme intelligent, curieux des choses de l’esprit et qui n’a jamais quitté sa campagne, s’enlise presque toujours dans une spécialité, se borne, se limite à un sujet local. Sans ressources extérieures, sans instrument de travail, il vit sur son propre fonds, s’épuise ; la somnolence universelle le gagne. Celui-là n’a pas besoin d’opium. Pour sa commodité, il arrête l’histoire à une certaine époque et ne veut rien connaître au-delà. Quel péril, pour un homme intelligent, que l’absence de témoins ! L’homme le plus attentif ne se voit bien que dans les yeux des autres. À la campagne, un homme cultivé sait qu’on le moque pour ce qu’il a de supérieur ; mais rien ne l’avertit de ses vrais ridicules que nul ne lui dénonce.
François Mauriac (La Province, p.48, Hachette (Notes et maximes), 1964)
Claire trouva un message de Thomas sur le répondeur de sa ligne personnelle.
Il était désolé, il avait un empêchement, il ne pourrait pas venir ce soir.
Claire sourit. C’était le premier message de Thomas.
Il ne l’appelait jamais.
Elle monta le son de l’appareil et réécouta. La voix de Thomas était douce. Il murmurait presque.
Elle rembobina la bande de façon à ce qu’aucun nouveau message ne vînt effacer celui de Thomas.
À midi, elle acheta plusieurs cassettes vierges. Elle remplaça ainsi celle du répondeur. Et elle la rangea dans le tiroir de son bureau.
Désormais, elle conserverait chaque enregistement de la voix de Thomas.
Emmanuèle Bernheim (Sa femme, p.55, Éd. Gallimard nrf, 1993)