Quelque peu de rapport qu’il puisse y avoir entre ce que nous voyons et ce que nous éprouvons, les objets extérieurs ont sur nous une sorte de pouvoir de chaque instant dont nous ne pensons pas à nous rendre compte, et auquel il nous est impossible de nous soustraire. Non seulement ils influent sur la disposition de nos esprits, ils nous portent à la gaieté, à la mélancolie; mais ils restent liés dans notre souvenir à tous nos sentiments, aux émotions de joie, de crainte, d’espoir, de douleur que nous éprouvions lorsqu’ils frappaient nos regards.
Un jeune amant loin de celle qu’il aime n’a pas seulement devant les yeux tout ce qui l’a charmé en elle, il revoit le lieu, la place où il l’a aperçue pour la première fois ; la forme, la couleur de ses vêtements ; l’arbre, le palais, la chaumière près desquels il a reçu ses tendres serments. La mère désolée qui perd un enfant chéri mêle, malgré elle, aux regrets sous lesquels elle succombe, l’image des objets qui l’environnaient dans le fatal moment, et tant qu’elle existera, sa douleur les lui rappellera, et ils lui rappelleront sa douleur. L’homme que transporte la colère, celui qui échappe à un grand danger, ont vu, sans le savoir, tout ce qui s’offrait à leurs regards dans l’instant où la passion ou la crainte paraissait seule les agiter. Les idées mêmes, les idées qui semblent indépendantes de tout, laissent encore en nous le souvenir des lieux où nous étions, des personnes qui étaient près de nous, de ce que nous apercevions au moment où elles se sont présentées à notre esprit. Tout enfin nous prouve que, quelque étranger que soit ce qui frappe nos yeux à ce qui frappe notre imagination, rien ne peut empêcher que nous ne recevions ensemble ces deux impressions; que, de ce moment, elles ne peuvent plus être séparées; et que cette alliance bizarre et inévitable de sensations si différentes les unes des autres doit être un de ces enchaînements secrets, un de ces mystères de la nature dont l’observation peut nous faire connaître et juger les effets, mais dont il nous est impossible de nous expliquer les causes.
Constance de Théis, princesse de Salm-Dyck (Pensées – LXXII, Deuxième partie, Ed. Firmin Didot, Paris, 3e édition, 1836)
Je connais les mariages d’amour. C’est merveilleux. Comme les melons. Un sur dix tient ses promesses.
Marcel Mithois (Croque-monsieur, p.99, in Théâtre, Éd. Julliard, 1969)
On trouve souvent près ce qu’on cherche bien loin.
Louis-François Faur (le Confident par hasard, sc. 14 (Blainville), 1800)
« Je pense, donc je suis ». C’est vrai chaque fois que je le dis. Et quand je ne le dis plus ? Nous ne savons pas trop. Descartes n’a-t-il pas échoué dans son projet de trouver d’autres énoncés aussi certains que celui-là ? Assurément. Et les sceptiques ricanent ? Cela n’a rien d’étonnant. Mais je pense, donc je suis, cela est vrai. C’est certes peu de chose. Mais après tout, c’est déjà ça.
Denis Moreau (Je pense, donc je suis (Descartes), p.41, Éd. Pleins Feux, 2004)
Quiconque craint la contradictoin et demeure logique tue ne lui la vie (quiconque ne fait point l’effort douloureux de surmonter ce malaise de genèse, quiconque refuse d’être accoucheur), quiconque craint en lui la genèse obscur qui le relie à l’univers, lequel n’est point encore formulable, puisque le langage limité ne le peut saisir qu’à tâtons et découvrir là un pan, là une arête, ici un socle et non l’immense cathédrale qui est transcendante aux matérieux, quiconcque ne cherche que la formule, n’use que du formidable, celui-là est déjà un mort.
Antoine de Saint-Exupéry (Carnets, p.133, Gallimard/nrf, 1953)